Germain Salla, Directeur de l’IMP de Douala : « L’Afrique doit former les jeunes pour sa propre économie »

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Germain Salla, Directeur de l’IMP de Douala : « L’Afrique doit former les jeunes pour sa propre économie »

Pourquoi avoir créé il y a dix ans une école spécialement dédiée à la formation de spécialistes dans le secteur des matières premières ?

Plusieurs constats nous ont convaincus de lancer ce projet. Le premier constat, c’est que le Cameroun, comme la plupart des pays au Sud du Sahara voire toute l’Afrique, est un pays producteur et exportateur de matières premières. Ou alors, dont l’économie dépend essentiellement des matières premières, et dont les revenus à l’exportation sont  à 90% issus des matières premières. La deuxième chose  c’est qu’à partir des années 1990, le Cameroun, comme certains pays du continent, est rentré dans une phase de  libéralisation des filières : cacao, café, pétrole et mines, etc…  En raison de cette situation, on va constater que les domaines qui étaient uniquement réservés aux États ne le seront plus, puisqu’un certain nombre de privés nationaux et internationaux vont y faire leur entrée. Et ensuite, nous avons quand même eu une longue expérience d’enseignants aussi. Et nous animons un certain nombre d’enseignements liés aux matières premières. Nous avons constaté qu’effectivement, au Cameroun et dans de nombreux pays africains, il n’y avait pas une institution dédiée aux matières premières. On a réfléchi et cela nous a amené à nous rendre compte de ce qu’il y avait quelque chose à faire, dans ce domaine-là ; qu’il y avait un problème et  qu’il fallait y apporter une solution. Pour nous, la solution c’était de créer une école spécialisée dans le domaine des matières premières en Afrique.

Quelles sont les spécialités que l’on retrouve dans votre école aujourd’hui ?

Nous avons la capacité de définir les programmes de formation dans tous les domaines relatifs aux matières premières. Pour le moment, nous avons commencé par des secteurs  qui concernent plus particulièrement le Cameroun. Nous avons défini des formations dans le domaine du pétrole, dans le domaine des mines, dans le domaine du cacao-café, par exemple. C’est ainsi que nous avons des filières telles  que « Economie et management du cacao et du café », « Economie et management des mines et de l’environnement », « Economie et management du pétrole et du gaz », « le Droit des activités énergétiques et minières », « le Droit des activités agricoles et forestières », « la Gestion minière », « l’Ingénierie pétrolière », etc…

Vous avez démarré vos activités il y a quelques années. Quel bilan faites-vous aujourd’hui à mi-parcours ?

Pour nous, le bilan est positif. Il est positif parce qu’effectivement tout au début, il y avait de la réticence. Mais avec le travail que nous avons fait, on s’est rendu compte qu’il y avait vraiment un besoin dans ce sens-là. Nous avons des retours qui sont très positifs. Il faut dire qu’aujourd’hui, si on regarde un peu les statistiques des personnes qui ont été formées, on va se rendre compte qu’on a à peu près une quinzaine de nationalités qui ont déjà été formées à l’Institut des Matières Premières de Douala. Il y a toujours de la demande. C’est la raison pour laquelle nous sommes en train de nous repositionnez à nouveau, à partir de la 11ème année. Parce qu’il faut dire qu’au départ, l’idée c’était de mettre les bases de l’Institut. Et aujourd’hui, ces bases sont là. Là, nous sommes dans la phase de développement. C’est ce sur quoi nous travaillons actuellement. Combien de personnes ont déjà été formées à ce jour ? Nous avons des centaines de personnes qui ont été formées par nos soins. Et pour les 15 pays.  Que ce soit le Cameroun, le Congo, le Tchad, la RCA, la Côte d’Ivoire, etc…beaucoup sont passés par ici.

Et ces personnes sont actuellement sur le terrain ?

Tout à fait. Ce qu’il faut aussi noter c’est que nous avions deux grands types de profils. Nous avons non seulement ceux qui sortent des universités, mais nous avons aussi beaucoup d’étudiants parmi les travailleurs. Nous avons par exemple formé beaucoup d’avocats, qui sont venus chez nous afin de se spécialiser dans le domaine du droit du pétrole ou en droit minier. Nous avons des cadres de banques que nous avons formés et des banques centrales. Et donc, l’idée pour nous, c’était non seulement de permettre aux jeunes diplômés de se spécialiser dans le domaine des matières premières, mais de permettre aussi à ceux qui travaillent déjà  (qui non seulement sont dans ces secteurs-là ou ailleurs) de venir se perfectionner au niveau de l’IMP ou bien d’orienter leur avenir professionnel, dans le secteur des matières premières.

Comment les États de la sous-région ont-ils jusqu’ici accueilli ce projet que vous portez sur vos épaule depuis une dizaine d’années ?

Nous avons des cadres d’un certain nombre de pays qui viennent se former chez nous, et très souvent envoyés par leurs États. Je prendrais par exemple le cas du Congo Brazzaville. Le gouvernement de ce pays frère et ami nous a envoyé des cadres de ministères ici, pour des besoins de formation. Et même au niveau du Cameroun. C’est pour dire que l’accueil de nos États de la Cemac et même au-delà est plutôt positif. Par ailleurs, le besoin est là. Je voudrais en profiter pour dire que c’est une grande responsabilité pour nous.  Et nous avons encore devant nous un grand challenge à relever. En Afrique centrale, nous avons un certain nombre de correspondants dans plusieurs pays, qui assurent le relaie de l’IMP. Bien entendu, pourquoi pas l’idée de succursales. On y travaille. Nous sommes très avancés, avec un certain nombre de partenaires en Afrique centrale et de l’Ouest. Cela fait partie de notre stratégie de développement des prochaines années.

Vos formations sont-elles certifiantes ou diplômantes ?

Pour le moment, nous avions commencé par des formations certifiantes. Parce que nous sommes agréés par le ministère camerounais de l’Emploi et de la Formation professionnelle. Donc, le diplôme que l’on délivre pour le moment c’est le Certificat de qualification professionnelle. C’est la pratique. Mais je pense que d’ici peu nous monterons d’un cran, pour offrir aussi des formations plus diplômantes.

L’Afrique accuse un retard aujourd’hui en matière de main d’œuvre qualifiée et ne pourrait combler ce gap qu’en investissant dans une formation de qualité. Heureusement, vous le faites déjà. Mais pouvez-vous nous éclairer un peu sur les opportunités d’investissement qui pourrait intéresser de potentiels investisseurs dans votre secteur d’activité ?

Dans le domaine de l’éducation et de la formation, il faut investir. L’investissement est primordial et important. Parce qu’il nous faut former des cadres davantage performants. Et ça, il faut assez de moyens. La forme juridique de l’Institut des Matières Premières par exemple le prédispose à ouvrir son capital aux investisseurs. C’est un choix que nous avions fait,   parce que nous avons intégré le fait que pour grandir davantage il faudra peut-être ouvrir le capital aux investisseurs.

Quels sont vos besoins aujourd’hui en termes d’investissement ?

Nos besoins énormes. Nous avons des projets d’avoir  un campus universitaire digne de ce nom dans le futur. Donc, vraiment c’est costaud. Là, je ne peux pas chiffrer son coût. Cependant, pour faire face à tout ce qu’on a comme challenge, nous pensons qu’il faut attirer les investisseurs. Et là, nous sommes très ouverts au niveau des investisseurs.

Le secteur dans lequel vous évoluez est-il une niche intéressante pour les investisseurs ?

Évidemment. Les besoins sont énormes. Si on prend par exemple le secteur des matières premières, ce n’est pas seulement le Cameroun. Vous avez en fait toute l’Afrique au Sud du Sahara.  Vous avez besoin de formation. Si on prend des domaines comme le pétrole et les mines, on verra que dans plusieurs pays africains on découvre le pétrole et de nouveaux gisements miniers. Bientôt, nous aurons de nouveaux pays pétroliers par exemple. Et dans ces pays-là, il faut des gens formés. Vous avez le Niger, le Sénégal, etc, qui sont les prochains ou nouveaux pays producteurs pétrole. Et dans ces pays-là, on a besoin de l’expertise dans le domaine du pétrole. Idem, pour le secteur des mines et du gaz. Ça signifie tout simplement que le besoin en formation est énorme. Et il faut dire qu’à ce niveau, la formation n’est pas seulement spécifique au domaine du pétrole. Mais vous avez d’autres spécialisations qui viennent se greffer là-dessus. Comme le gaz, les mines, le cacao, le café, etc…Au-delà de la formation d’ingénierie, on a aussi besoin des juristes spécialisés, des économistes spécialisés, des financiers spécialisés, etc, dans ces domaines-là. Parce qu’aujourd’hui, l’Afrique a besoin de spécialistes.

En dehors des matières premières, quels sont les autres domaines qui en Afrique ont besoin de gens bien formés ?

De manière générale, l’Afrique a besoin de personnes bien formées dans de nombreux secteurs d’activité. Globalement, vous avez  des domaines comme les TIC.  Et puis, il y a des secteurs d’activité comme l’agribusiness. Il faut par exemple  moderniser notre agriculture, en la transformant en une agriculture de business. Aujourd’hui, on parle de la robotique. Pour tous ces domaines, il faut former les gens sur le continent. Et là aussi, je voudrais insister qu’on doit d’abord former les gens pour notre propre économie. Bien entendu, les gens qu’on forme  peuvent aller voir ailleurs. Mais on doit d’abord former les gens pour une économie donnée. Ce qui veut dire que nous devons d’abord former les gens pour l’économie africaine. Et il faut leur donner les outils qui correspondent effectivement à la taille, à la dimension et à la vision qu’on veut donner à cette économie.

Propos recueillis par Joseph Roland Djotié

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