Jehu Ndoumi : « L’attraction des investisseurs dans le secteur africain des hydrocarbures passe aujourd’hui par une réforme du Code pétrolier»

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Jehu Ndoumi : « L’attraction des investisseurs dans le secteur africain des hydrocarbures passe aujourd’hui par une réforme du Code pétrolier»

Monsieur le Président directeur général, qu’est-ce qui peut bien expliquer l’engouement des investisseurs étrangers dans le secteur africain des hydrocarbures en dépit de la baisse récente des cours du pétrole à l’international ?

Je vais vous conforter dans votre constat tout en relativisant sur le cas de l’Afrique. En effet, après deux années de baisse drastique des investissements dans l’E&P, avec -25 % entre 2014 et 2015 (de 655 Md$ en 2014 à 483 Md$ en 2015) puis -28 % entre 2015 et 2016 (338 Md$ en 2016), le mouvement s’est inversé pour atteindre + 4 % sur un an, ce qui représente un volume de 389 Mds$ sur l’année 2017 (contre 374 Mds$ l’année précédente), pour atteindre 382 Md$ en 2018, précise l’étude de l’IFPEN. Ce qu’il faut observer dans ces statistiques générales et toujours selon la même source, c’est que, comme en 2017, la hausse des investissements est inégalement répartie puisque la zone Amérique du Nord a connu une croissance de 18 % contre +2,4 % pour le reste du monde. La zone Asie-Pacifique se place en deuxième position avec une croissance de 7 % par rapport à 2017. Enfin, après quatre années de déclin, les investissements repartent également en Europe (+ 5%) compte tenu de la reprise des opérations en Norvège et au Royaume-Uni. Pour ce qui est des autres zones, les Capex sont en hausse de +2% en Amérique latine et de 1,6 % au Moyen-Orient, stables en CEI, mais en baisse 3 % en Afrique. La situation de baisse des investissements en Afrique s’explique simplement par le fait que « L’exploration et le développement de projets pétroliers et gaziers en Afrique sont chers et plus compliqués d’un point de vue réglementaire que dans d’autres régions du monde », note l’IFPEN.

Pourquoi malgré la baisse des prix de pétrole, les investissements sont en hausse ?

Malgré ces statistiques ainsi évoquées pour confirmer votre constat, le deuxième volet de votre question demeure. Pourquoi malgré la baisse des prix de pétrole, les investissements sont en hausse. Pour avoir une explication claire, il est important de connaitre les définitions de certaines notions essentielles à la prise de décision d’investir que pratiquent les compagnies pétrolières (source : comment partager la rente pétrolière ? Jean-Jacques IKAMA, Éditions Technip, 2013). D’abord, l’État, du pays producteur, propriétaire du pétrole brut localisé dans son sous-sol demande aux compagnies pétrolières de procéder à l’extraction de ce pétrole sur des bases contractuelles (Permis d’exploration, contrat de partage de production « CPP » Permis d’exploitation, etc.). Ensuite, les sociétés pétrolières engagent, pour ce faire, leurs capitaux (coûts de l’exploration, dépenses d’investissement/développement « CAPEX », dépenses d’exploitation « OPEX », etc.). Puis, l’État prélève, à titre de redevance, le cas échéant, une partie de la production de pétrole brut devenue propriété indivise des deux parties. Tout comme une partie de la production (Cost Stop) est mise de côté pour permettre la récupération des dépenses d’investissements (exploration et développement) et d’exploitation effectuées par les compagnies pétrolières ; les compagnies pétrolières récupèrent les coûts engagés par elles (Cost oil) avec ou sans majoration (Uplift) par un prélèvement effectué sur le Cost stop ; l’Etat se partage avec les compagnies pétrolières la différence (Excess Oil) subsistant entre le Cost stop et le Cost Oil ou en dispose entièrement. Aussi, l’État «rémunère» le service rendu par les compagnies pétrolières en attribuant à celles-ci une partie de la production restante (profit Oil – part du contractant)  et il dispose de la part restante de la production (profit Oil – part de l’Etat). Enfin, l’État prélève un impôt sur le profit oil revenant aux compagnies pétrolières (Impôt sur les sociétés). Une analyse des chiffres renseigne que, avec l’augmentation du cours du baril sur le marché, le double effet prix, se traduit par une diminution progressive de la part, exprimée en pourcentage, du Cost stop dans la production totale. Le Cost stop se trouve être limité à un niveau jugé contractuellement suffisant pour la récupération des coûts pétroliers, pendant qu’augmentent les autres agrégats du partage de la rente pétrolière, notamment : le profit oil, le super profit oil. Cependant, il faut noter que  processus est néfaste pour les sociétés pétrolières, car ceci donne le sentiment de la disparition complète de la part de production destinée à la récupération des coûts d’investissement et d’exploitation encourus par ces dernières.

Le pétrole continue d’attirer les investisseurs étrangers en Afrique, mais pouvons-nous en dire autant du secteur gazier ?

Le marché mondial du gaz est en constante mutation et représente avec celui du pétrole, un marché énergétique essentiel dans lequel les Etats producteurs occupent une place prépondérante. Bien que la récente crise financière ait limité l’expansion du gaz naturel liquéfié et des gaz non conventionnels, les perspectives de croissance de ce marché sont importantes.

En termes d’opportunités d’affaires et d’investissement, vers quel domaine des hydrocarbures orienteriez-vous aujourd’hui les investisseurs étrangers qui arrivent en Afrique, pour placer leurs financements ?

Déjà il faudrait faire savoir que l’industrie pétrolière est classiquement décomposée entre segments amont et aval, auxquels s’ajoute une composante transport. Le segment amont fait référence à l’exploration, au développement et à la production de pétrole et le segment aval aux activités de raffinerie et de distribution. Ceci dit, compte tenu de l’absence d’une reprise plus forte dans l’exploration, le niveau d’activité de la géophysique a continué de chuter à -11 % en 2017 avec un marché estimé désormais à 7 Mds$, soit le tiers de ce qu’il représentait en 2014.Dans le détail, le marché des acquisitions contractuelles a chuté de 26 % alors que celui des acquisitions multi-clients est en hausse de 4%. Quant aux études de géosciences, elles affichent également une baisse de 15 % pour un marché des équipements en croissance de 4 %.En 2017, le marché du forage a connu lui aussi un rebond à + 8 % pour atteindre 136 Mds$ après deux périodes de baisses successives (-29 % en 2015 et -36 % en 2016). Ce sont bien évidemment les activités de fracturation qui enregistrent une forte hausse (+ 60 %).Enfin, pour ce qui est de la construction offshore, «handicapée par le montant des investissements à réaliser dans le deep offshore et l’ultra-deep offshore», l’IFPEN estime le marché global à 39 Mds$ en 2017, en baisse de 11 %.Dans ce contexte moins pessimiste, les analystes de l’IFPEN ont observé pour 2018 une croissance de 5 % pour le marché de la géophysique, et de 10 % pour les activités de forage et enfin de 9 % pour la construction offshore.

Quels sont les facteurs qui, selon vous, rendent le secteur des hydrocarbures attractif pour les investisseurs étrangers intéressés par l’Afrique ?

La solution réside au niveau de la modification du  code pétrolier existant pour un assouplissement de la pression fiscale. Pour vous citer un exemple, prenons le cas du Gabon. Le nouveau code pétrolier du 16 juillet 2019 est une réponse positive aux attentes longtemps exprimées par l’industrie, car il se traduit par un assouplissement de la pression fiscale. L’impôt sur les sociétés, qui était auparavant de 35 % du profit oil, a été ramené à taux zéro. Cet impôt était un facteur rédhibitoire pour les investisseurs. Par ailleurs, la Redevance minière proportionnelle (RMP) – la rétribution que les compagnies doivent payer pour le droit d’exploitation – passe pour l’offshore d’un minimum de 9% à un minimum de 5%. La récupération des coûts pétroliers s’est un peu améliorée  ( de 65 % à 70 % en zone conventionnelle), mais elle reste à 75 % en offshore. Toutes ces mesures visent à augmenter la rentabilité de leur bassin sédimentaire.

En dehors de l’exploration et de la production des hydrocarbures, quels sont les autres domaines qui constituent des niches pour les investisseurs étrangers dans ce secteur d’activité ?

Il y’a un réel besoin immédiat de construire une raffinerie de 200 000 bbl/j dans le golfe de Guinée et particulièrement à Kribi au Cameroun. Qu’est ce qui justifie un tel projet ? Le golfe de Guinée est un vaste marché avec un fort potentiel de développement.

Un fait clé ressort immédiatement en ce qui concerne l’emplacement stratégique de cette raffinerie en Afrique de l’Ouest et du Centre : aucun des 28 pays de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale n’est en mesure de répondre continuellement à sa propre demande intérieure (ils dépendent tous des importations). Le Cameroun sera le premier pays de la région à atteindre 100% de sécurité énergétique, et comptera sur tous les autres pays comme marchés d’exportation potentiels. Le plus grand client régional sera le Nigéria, avec des besoins d’importation mensuels d’environ. Soit 750 000 MT et capables de gérer les sorties de navires pouvant atteindre 50000MT. La plupart des autres pays côtiers éprouvent de graves difficultés à manutentionner des navires de plus de 10 000 tonnes, ce qui a une incidence négative sur le prix des produits débarqués. L’emplacement stratégique de la nouvelle raffinerie permettra la distribution par ces petits navires le long de la côte à des prix très compétitifs tout en récoltant de saines marges de raffinage. Le Cameroun a un marché intérieur qui a besoin d’une sécurité accrue des carburants. Et comme dans tous les autres pays de la région, les produits pétroliers représentent un marché en croissance au Cameroun, approchant maintenant le seuil de 1,5 million de m3 par an dans la consommation intérieure totale. La construction du nouveau et ambitieux Kribi Deepwater Seaport et les grands projets d’infrastructures connexes dans les travaux (routes, chemins de fer, HPP, etc.),  avec la croissance de l’industrie et l’augmentation du niveau de vie, il ne peut y avoir qu’un seul résultat : une demande accrue de pétrole. L’incapacité de la raffinerie existante du Cameroun (SONARA sinistrée) de satisfaire la demande intérieure nécessite maintenant l’importation de 55 000 MT de produits raffinés chaque mois voire plus. la nouvelle raffinerie fournira la totalité de ce déficit croissant, évitant la pénurie de carburant domestique, fournissant une réserve stratégique nationale et transformant le Cameroun en plaque tournante de l’industrie pétrolière du golfe de Guinée.

Puisque nous parlons des opportunités d’investissement dans le secteur des hydrocarbures, il se trouve que vous organisez en décembre prochain le Dakar Petrogaz Expo 2019. Pourquoi un tel événement ?

Le salon de Dakar PetroGaz Expo 2019  se tiendra du 04 au 06 décembre prochain dans la capitale sénégalaise. Placé sous le thème  « Pétrole, Gaz & Energies vertes en Afrique : Opportunités d’investissements et solutions innovantes de financement des infrastructures et de la transition énergétique », il a vocation comme vous le savez à édifier au terme des échanges les uns et les autres sur les opportunités d’investissements qu’offre le secteur et permettre de promouvoir les partenariats B2B, B2G. Il doit faciliter la mise sur pieds d’une plate-forme unique d’offres de financements PPP pour ces partenariats. Il souhaite fournir des éléments constitutifs de l’innovation financière et technologique. Il créera un espace d’exposition et de promotion des produits et des services. Il fera par ailleurs connaître « Comment tisser l’intrication des données technologiques, capitalistiques, politiques, écologiques afin que les participants découvrent ce que seront les grandes batailles à venir et leurs enjeux ». Aux exposants, le salon offrira  l’opportunité d’aborder les thèmes ci-dessous :Energie hydroélectrique, Pétrole, Gaz, Etudes et Recherches, Formations universitaires spécialisées, Fabrication et Maintenance des Equipements, Distribution et représentation commerciale, Réseau de Transport et de Distribution, Énergies vertes (éolienne, biomasse, solaire),Équipement et Système de prévention des incendies, Certification et GHSE, Traitement des déchets…Une importance particulière sera également accordée aux énergies renouvelables.

Propos recueillis par Joseph Roland Djotié

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