Déficit de la main d’œuvre qualifiée : L’Afrique, le nouvel Eldorado des Business Schools occidentales et africaines

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Déficit de la main d’œuvre qualifiée : L’Afrique, le nouvel Eldorado des Business Schools occidentales et africaines

Tous les pays du monde qui se sont développés il y a plus d’une cinquantaine d’années ou qui sont en voie de l’être comme les dragons d’Asie du sud-est ont pu atteindre leurs objectifs de développement ou d’émergence en s’appuyant principalement sur un capital humain de qualité. Continent de 1,3 milliard d’habitants, l’Afrique, qui est depuis quelques années considérée comme la dernière frontière des investissements,  ne va pas du tout échapper à cette voie. Il lui faudra compter absolument avec des hommes et femmes aux compétences avérées pour réussir le pari de l’émergence et du développement. Par capital humain, la Banque mondiale, qui a récemment créé tout un projet  (Projet sur le capital humain) destiné à accélérer l’accumulation de capital humain en s’efforçant d’identifier et de soutenir des investissements et des politiques plus efficaces, entend  « la somme de la santé, des compétences, des connaissances et de l’expérience d’une population ».

De tous les cinq continents ou régions que compte le globe, l’Afrique est le moins nanti en la matière, comme l’attestent de nombreux rapports sur la question.

Doté d’un système éducatif orienté vers la formation d’un personnel devant remplacer rapidement les administrateurs coloniaux dans ses différentes institutions, aux lendemains des indépendances acquises dans la sueur et dans le sang en 1960, l’Afrique a mal négocié le virage vers le développement. Et s’est très vite retrouvée avec sous les bras une administration ne pouvant plus absorber ses millions d’étudiants issus d’un système éducatif ayant fait la part belle (et pendant des décennies) aux formations littéraires, au détriment des formations scientifiques et techniques. Soit, selon certaines évaluations, à peine 20% d’ingénieurs et techniciens et plus de 80 de littéraires (baratineurs).

Une belle opportunité d’investissement pour les écoles occidentales et celles appartenant aux entreprises africaines, aujourd’hui. Car d’un tel système, les millions de jeunes qui en sont sortis depuis les années 60 peinent  aujourd’hui à s’insérer dans le tissu socio-économique ; ou tout simplement ne parviennent pas à répondre aux exigences du marché de l’emploi. Si bien que les entreprises et leurs dirigeants, y compris les Etats,  sont généralement obligés d’importer de la main d’œuvre qualifiée d’ailleurs (Europe, USA, Asie, Amérique latine et centrale, etc) ; dans le cadre du déploiement de certains grands projets (cas de la construction du Pipeline Tchad-Cameroun en 2000, dont le coût des travaux était de 2500 milliards de FCFA (05 milliards de dollars US). Selon la société civile camerounaise, plus de 75% des sommes injectées dans la réalisation de ce projet ont profité à la main d’œuvre étrangère.

L’Afrique enregistre un déficit de 4,2 millions d’ingénieurs et doit former plus de 300 000 ingénieurs chaque année pour rattraper son retard

Le Cameroun, comme la plupart des pays des africains ont-ils appris de cette expérience douloureuse pour l’économie locale ? Pas si sûr ! Puisque l’Afrique manque toujours cruellement de personnels qualifiés dans de nombreux domaines : TIC et télécommunications, agriculture, mécanique, électronique, soudure, plomberie, énergie et mines, textile, etc…Pour pouvoir rattraper son retard dans le domaine de la formation des ingénieurs, ce continent que ne possède que 55 000 ingénieurs aujourd’hui , alors que ses besoins se situent autour de 4,2 millions d’ingénieurs, a urgemment besoin de former plus de 300 000 ingénieur chaque année pour espérer combler ce gap d’ici à 2023, selon le professeur Etienne Ehouan Ehilé. L’universitaire ivoirien a insisté là-dessus, au cours de la 20ème Conférence des recteurs, vice-chanceliers et présidents d’universités africaines (Corevip), organisée par l’AUA (Association des universités africaines), citant une étude très récente de la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique (ACBF). C’était au mois de juillet 2019 au Caire, dans la capitale égyptienne.

S’agissant du nombre de médecins dont dispose l’Afrique par rapport à ses besoins, nombre de rapports le classe au dernier rang à l’échelle planétaire.  Déjà qu’en 2010,  l’IFC (Institution financière international) indiquait dans un rapport que l’Afrique est un désert médical ; en raison de l’extrême rareté des médecins sur le continent. A l’époque, aucun pays du continent ne remplissait l’Objectif du millénaire fixé à 2,8 médecins pour 1000 habitants. Même pas les pays du Maghreb ayant connu un bon notable ces dernières années. Et dans certains pays comme la Somalie, c’était presque zéro médecin pour 1000 habitants. La situation a-t-elle changé aujourd’hui ? Pas Vraiment. Au Nigéria, par exemple, 09 médecins sur 10 envisagent de s’exiler en raison des salaires bas (environ 500 euros par mois) et des conditions de travail exécrables, aggravées par un manque criard d’équipement médical dans les hôpitaux ; selon un article du Monde Afrique, paru le 15 avril 2019,  citant une enquête menée en 2017 par Noipolls, le plus important institut de sondage du pays. « Vingt mille professionnels de la santé (médecins, infirmiers, sages-femmes, etc) émigrent chaque année du continent africain vers l’Europe ou l’Amérique du Nord », relevait Le Monde Diplomatique dans un article publié le 13 décembre 2006, précisant qu’entre 1999 et cette date un pays comme le Ghana avait perdu 50 millions d’euros en frais de formation d’un personnel soignant ayant émigré peu de temps après la fin des études. Evidemment, les médecins ne sont pas les seuls concernés par la tentation d’émigrer vers le Nord. Les enseignants et les ingénieurs aussi. Tous pour les mêmes raisons : de meilleurs salaires et des conditions de travail de qualité.

Ruée des grandes écoles occidentales sur l’Afrique

Confrontées à une véritable pénurie de la demande la formation en Occident, ainsi que l’opportunité qui se présente à elles en Afrique, les grandes écoles de la zone Union européenne ou encore de l’Amérique centrale (Canada) ou des  Etats-Unis d’Amérique ont depuis quelques années créé des filiales sur le continent, en même temps qu’elles ont noué des partenariats pour des représentations via des écoles africaines opérant sur place.  Sachant que l’Afrique devrait compter pas moins de 22 millions d’étudiants supplémentaires d’ici 2030 d’après le cabinet Paxter, la prestigieuse école des Hautes études commerciales (HEC) de Paris (131 ans d’existence) a ouvert en 2018 une antenne à Abidjan (Côte d’Ivoire). Une école de référence dédiée à l’Afrique de l’Ouest et du Centre, apprend-on. Le choix de la Côte d’Ivoire n’est pas le fruit du hasard, puisqu’avant 2018 pas moins de 1000 jeunes ivoiriens effectuaient tous les ans le déplacement de Paris pour y suivre des formations complémentaires. En plus de ce millier d’étudiants ivoiriens, des étudiants issus du Cameroun, du Gabon, du Sénégal, etc, pour recevoir le savoir offert par cette grande école française. Hormis la Côte d’Ivoire, HEC Paris jouit d’une forte présence en Ile Maurice (l’Océan indien ainsi que l’Afrique de l’Est et australe sont couverts à partir de Maurice) ; y compris des partenariats au Sénégal, au Maroc, à Madagascar, au Kénya ainsi qu’en Afrique du Sud.

A côté de HEC Paris, une école française comme Pigier (un des plus anciens réseaux d’écoles privées en France, fondé en 1850 par Gervais Pigier) renforce depuis quelques années son partenariat avec ses écoles franchisées en Afrique subsaharienne. En mai 2014, Pigier a par exemple accueilli les responsables pédagogiques de ses partenaires franchisées en Afrique, notamment du Cameroun, du Bénin et de la Côte d’Ivoire, avec pour but de mettre en œuvre un projet d’accompagnement pédagogique (www.groupe-eduservices.fr).Hormis les écoles françaises, les écoles canadiennes sont aussi visibles en Afrique. L’ESG UQAM, présenté comme une école d’excellence au Canada, a d’ailleurs des partenariats avec plusieurs pays africains (Cameroun, Kénya, Burkina Faso, Mauritanie, Madagascar, Côte d’Ivoire, Niger, Togo, Ghana, Mali, RDC, Maroc, etc)  ainsi que plusieurs   grandes écoles africaines afin d’affiner la formation de leurs étudiants. Avec la BRVM (Bourse régionale des valeurs mobilières),  l’ESG UQAM a signé le 05 juillet 2019 un mémorandum d’accord de coopération pour la formation des acteurs du marché financier de l’UEMOA.

Création d’écoles spécialisées par certaines  entreprises africaines

Las d’attendre que leur soit fournie de la main d’œuvre correspondant à leurs attentes, plusieurs entreprises africaines n’ont pas hésité à créer leurs propres écoles de formation. A l’instar de la BGFI Business School, l’école de la banque gabonaise BGFI lancée en 2011 pour former ses cadres mais qui s’est ouvert aux jeunes issus d’horizons divers en Afrique. Les formations qui sont offertes vont du commercial aux systèmes d’information, en passant par les opérations, le management et le contrôle. Ce mois de mai 2019, l’école considérée comme la meilleure école de commerce en Afrique centrale, a enregistré une forte augmentation du nombre d’inscriptions au concours d’entrée cette année. Soit 164, selon les médias gabonais. Non loin de Libreville, le milliardaire camerounais, Paul Fokam Kammogne, promoteur d’Afriland First Bank, a créé  en 2007 à Yaoundé la Paul Fokam Institute of Excellence. Ici, les enseignements sont dispensés en langue anglaise. Et comme aime à le dire son fondateur, cette école privée a pour but de doter l’Afrique de leaders décomplexés et compétents. Les types de formations qui y sont offerts vont de l’informatique aux TIC, en passant par les mines, la biotechnologie et les mathématiques appliquées, etc…Expert en commerce international, Germain Salla, a osé s’aventurer il y a 10 ans, dans un domaine où l’offre en formation se fait rare en Afrique : les matières premières. A Douala, il y a implanté depuis 2009 l’Institut des matières premières (IMP), qui possède des franchises dans plusieurs pays de l’Afrique centrale. Les formations qui y sont dispensées ont trait aux secteurs tels que le cacao et café, pétrole & gaz, mines & carrières, bois et produits dérivés, matières du sol et du sous-sol. Globalement, l’IMP de Douala propose des formations dans cinq filières : négoce café cacao, négoce pétrole et gaz, exploitation et gestion des mines et carrière, exploitation du bois et produits dérivés, ainsi qu’une spécialité dans le domaine de l’ingénierie et la gestion des achats internationaux.  Le déficit de main d’œuvre qualifiée que connait l’Afrique est aujourd’hui une belle opportunité d’affaires pour les investisseurs étrangers et africains. Et beaucoup l’ont déjà compris et investissent de plus en plus.

Joseph Roland Djotié

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